Attrape-moi si tu peux

Le 04 février 2022

La plus grande noblesse du polar, c’est d’être populaire. Un paradoxe qui l’a longtemps desservi, le reléguant au rang de littérature de gare. Pourtant, c’est le genre qui s'acharne à décrypter nos sociétés. À transposer le réel avec ses tensions, ses fractures. Car un bon polar, c’est avant tout cela : un révélateur de crises et d’excès. Un metteur en scène des grandes ruptures. Un miroir que l’on tend à l’époque pour en souligner les imperfections et les faiblesses. Comment dès lors imaginer que l’amour, le sexe et ses dérives ne tiendraient pas une place de choix dans ce genre universel qui décrit le monde « comme il va mal ».

Car c’est un fait, l’amour tue beaucoup dans ce genre qui le décline sous toutes ses formes les plus extrêmes : passionnel, toxique, obsessionnel, pervers, violent, absolu… Pour ce mois de février dédié à l’amour dans le polar, je propose de vous embarquer avec cette newsletter #14 dans les péripéties de l’amour en fuite pour découvrir des œuvres qui traitent de la cavale en couple. Fuir le monde, ensemble mais finalement seuls, envers et contre tous. Vivre à 100 à l’heure. Aller de de l'avant, toujours, quitte à se brûler les ailes. Un thème parmi les classiques du genre, souvent associé au road-movie américain. Mais pas que. C'est parti. Accrochez vos ceintures !

Laetitia

Vivre libre ou mourir

L’idée même de cavale convoque des images de courses-poursuites dans d'immenses espaces sauvages, de fuite en avant fatale....

Je suis sûre que vous y aviez pensé… à Thelma et Louise. Une cavale légendaire, fort décriée à sa sortie, désormais partie intégrante d'un patrimoine culturel largement partagé. Un film féministe essentiel où une virée entre copines tourne au road-trip tragique. Un témoignage sans concession (mais avec un second degré réjouissant) sur les déviances de domination masculine, bien avant l'ère #metoo. Une ode à la solidarité féminine incarnée par deux actrices remarquables, filmées par Ridley Scott dans les spectaculaires décors de l’Ouest américain, avec une bande son country d’anthologie. Un film à (re)découvrir d’urgence (avec des ados si vous en avez sous le coude). 

Thelma et Louise (Thelma & Louise, 1991). Film américain de Ridley Scott. 2h04. Avec Genna Davis, Susan Sarandon, Harvey Keitel, Michael Madsen, Braaaaaaad Pitt dans une interprétation chaude brûlante qui lancera sa carrière...

... Même si d’autres narrations, plus urbaines et immobiles, nous font voyager autrement.  

Le Lac aux Oies Sauvages est un film noir à la beauté formelle stupéfiante, d’une élégance esthétique folle, mis au service d’une intrigue sinueuse et mélancolique. Une cavale de la dernière chance y lie un chef de gang aux abois à une prostituée.  Dans la lignée des films chinois qui cultivent une fascination pour le chaos et le délabrement contemporains, Le Lac se déploie à un rythme syncopé où des éclairs de violence viennent bousculer un récit volontiers contemplatif. Vous l'aurez compris, les amateurs du bim bam boum tous azimuts pourront passer leur tour (quoique certaines scènes d'action démontrent une belle créativité...).

Le Lac aux Oies Sauvages (Nan Fang Che Zhan De Ju Hui, 2019). 1h40. Film chinois de Diao Yinan. Avec Hu Ge, Gwei Lun Mei, Liao Fan, Wan Quian.

De bruit et de fureur

No Direction révèle les dessous d’une certaine Amérique contemporaine, oisive, violente et déglinguée. Au cœur d'un Ouest sauvage du XXIème siècle qui n’a rien à envier à la violence du Far West à l'époque de pionniers. Où Jeb et Bess, deux jeunes (paumés) criminels, croisent la route d’autres destins dans un récit choral promptement mené par un découpage en vingt chapitres coup de poing, montés en 8 pages comme des comics. Le dessin noir et blanc, tout juste rehaussé par une teinte (variable) produit une bichromie dont la tonalité colle à l'atmosphère désabusée et crépusculaire de ce road-trip d'une grande noirceur. Beaucoup de sang, de sexe et de fureur dans cet album écrit dans l’urgence. Pour adultes (vous êtes prévenus).

No Direction (2019), une BD d’Emmanuel Moynot. Éditions Casterman.

Une virée en enfer

Jim Thompson (1906-1977) est aujourd’hui considéré comme un très grand auteur ayant su restituer avec force et concision, la face la plus sombre de son époque. Dans L’Échappée, la cavale de Doc McCoy et Carol (couple de gangsters a priori très amoureux) tourne à la fuite en avant paranoïaque dès lors que les mauvais coups du sort commencent à s'accumuler sur leur chemin. Car comme toujours chez Thompson, l’âme humaine est forcément noire et le pessimisme au rendez-vous. Un récit glaçant, adapté à l’écran par Sam Peckinpah (Guet-Apens,1972), injustement méconnu, qui mérite amplement d’être (re)découvert, dans le texte.

L’échappée (The Getaway, 1958) de Jim Thompson.  Rivages/noir (2012), traduit de l’américain par Pierre Bondil.

Ciné-club en famille :
Wild at Heart

Dans la famille Amour, Polar, Cavale, je demande Gun Crazy, une œuvre mythique et méconnue. Un récit passionnel et violent qui annonce avec une modernité frappante celui de Bonnie and Clyde (1968). L'histoire d’un amour fusionnel entre deux marginaux devenus criminels à cause de leur passion destructrice pour les armes.  Où la femme fatale, déterminée et agressive, relance sans cesse l’action et la passion du couple en se jouant de la passivité et de l’indécision de son homme. Ce chef-d’œuvre maudit, qui essuya un échec commercial cuisant à sa sortie, incarne un certain idéal de la série B. Moyens limités mais mise en scène nerveuse et créative. Scénario efficace et simple, mais pas simpliste. Un film remarquable par sa vitesse de narration, son réalisme, son esthétisme, ses morceaux de bravoure et sa rareté. Une œuvre originale et inclassable, à découvrir à partir de 10 ans.

Le Démon des armes (Gun Crazy, 1950). Film américain de Joseph H. Lewis. 1h26. D’après MacKinlay Kantor. Avec Peggy Cummins, John Dall (La Corde d'Hitchcock) , Berry Kroeger, Harry Lewis, Nedrick Young. Noir et blanc.

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