SUR ÉCOUTE – THE WIRE, de David Simon

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Chroniques urbaines

Le pitch

The Wire dresse le portrait d’une ville en déclin, Baltimore, à travers la banalité de la violence, la décomposition du tissu social, la délinquance des cités, la corruption du système politique, la faillite des institutions scolaires et les logiques de la bureaucratie néolibérale. Un chef-d’œuvre du genre.

Pourquoi je vous le conseille ?

Parce que cette série ambitieuse, sortie confidentiellement sur HBO avant de devenir culte, raconte les maux de l’Amérique contemporaine avec réalisme et empathie. Parce que faire le choix de la fiction pour une chronique quasi-documentaire était un parti pris audacieux. Car le créateur David Simon, ancien journaliste ayant sévi à Baltimore, en voulant sonder les maux d’une société pervertie par un capitalisme inhumain, nous a offert un chef-d’œuvre, exigeant et salutaire.

UNE ŒUVRE SANS CONCESSION. The Wire est une série complexe, aux trames narratives difficiles à suivre. Si vous pensez y trouver les codes classiques du polar (de l’action, des courses-poursuite, des enquêtes à rebondissements, des bons et des méchants) vous allez être déçus. La série n’a aucune complaisance pour le spectateur dont l’implication est intellectuelle avant d’être émotionnelle. Ce parti pris de sobriété narrative n’ empêche qu’on s’attache aux personnages dont le très grand nombre est une autre particularité de la série. L’âpreté du récit se révèle aussi par l’absence de musique et par une mise en scène dénuée de tout pathos ou artifices. La ville est filmée crûment, sans filtres, avec ses maisons condamnées, ses enfants errants dans les rues et ses junkies postés aux « corners » pour dénicher leur dose. Mon tout donne une œuvre totalement novatrice, follement audacieuse, d’un grand pessimisme, où la violence banalisée en est le thème central. Sans aucun sensationnalisme.

UN FICTION RÉALISTE. Le créateur David Simon, s’inspirant des grands romans naturalistes du XIXème de Dickens à Flaubert, choisit de raconter la ville américaine, dans un souci de véracité, par le biais de la fiction réaliste plutôt que par du documentaire. Cela fonctionne notamment grâce au casting fantastique d’acteurs non professionnels issus des quartiers défavorisés (une pensée ici pour Michael K. Williams, inoubliable Omar, mort trop jeune, à 54 ans, d’une overdose) et de la police locale. La série est également l’héritière des grands romans noirs contemporains, ne serait-ce que par la participation à l’écriture de grosses pointures du genre comme George Pelecanos ou Dennis Lehane. Ou encore par les nombreuses références littéraires et cinématographiques, souvent ironiques, que l’on peut y desceller comme Mc Nulty (Dominic West) imaginé en version trash du détective hard boiled/dur à cuire à la Hammett ou Chandler. The Wire est enfin une oeuvre de fiction car elle emprunte sa noirceur à la tragédie grecque où les héros révoltés mènent un combat stérile, sans cesse renouvelé, contre leur destin. « The game is the game »  (« le jeu est le jeu »), on peut y prendre part, mais comme par ailleurs «The game is rigged » (« le jeu est truqué »), il n’y a pas d’échappatoire possible. Tous les hommes échouent à transformer leur condition et rares sont ceux qui en s’en sortent car on n’échappe pas au fatum tragique antique. Donc n’attendez pas de happy end ou de triomphalisme. Le sort en est jeté et les rescapés du système seront rares.

BALTIMORE OU LA FAILLITE DU CAPITALISME AMÉRICAIN. La ville de Baltimore est le véritable héros de la série. Avec un réalisme pessimiste, The Wire nous immerge dans une ville portuaire en proie à la désindustrialisation où tous les trafics, la violence, la ségrégation sociale et raciale apparaissent inéluctables. Un constat amer et objectif qui nous est apporté par une multitude de points de vue. Les gangsters, la police, les enfants des « corners », leurs parents et enseignants, les politiciens, les journalistes : tous ont des visions panoramiques et contradictoires qui convergent vers la même conclusion d’une société urbaine postindustrielle et néolibérale américaine à la dérive. Ce système d’opposition et de ressemblance entre les personnages de part et d’autre de la loi démontre que le système en place, générateur d’injustice sociale et de pauvreté, n’épargne personne.

LISTEN CAREFULLY. The Wire, titre et fil rouge de la série, désigne bien sûr le système qui met les gangsters en écoute. C’est aussi une injonction d’écoute qui vise les spectateurs : écoutez attentivement cette ville à l’agonie, ayez un regard objectif et honnête. L’écoute attentive et le regard critique sont indispensables à la bonne compréhension du monde.

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La fiche

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Le showrunner David Simon est à l’origine d’autres séries remarquables, dont :

  • Treme (2010-2013, 4 saisons, 36 épisodes), où des musiciens, membres du même groupe, tentent de reconstruire leurs vies dans la Nouvelle-Orléans post Ouragan Katrina
  • Show me a Hero (2015, 1 saison, 6 épisodes), les hauts et surtout les bas du plus jeune maire de Yonkers, dans l’état de New York. Avec Oscar Isaac, Catherine Keener, Alfred Molina.
  • The Deuce (2017-2019, 3 saisons, 25 épisodes), écrit avec George Pelecanos. Une série sur l’essor de l’industrie pornographique des années 70/80. Avec James Franco, Maggie Gyllenhaal, Chis Bauer.
  • The Plot Against America (2020, 1 saison, 6 épisodes), co-écrit avec son complice de The Wire, Ed Burns. Une relecture de l’histoire américaine vécue à travers les yeux d’une famille juive de la classe ouvrière du New Jersey. Avec Winona Ryder, Anthony Boyle, Zoe Kazan.

Je vous recommande chaudement l’essai Le goût du Noir dans la fiction policière contemporaine – littérature et art de l’image, un ouvrage paru aux éditions Pur. Sous la direction de Gilles Menegaldo et Maryse Petit, cet ouvrage compile une série de textes analysant les différentes variations, du noir au gris, déclinées dans les oeuvres contemporaines du genre. Vous y trouverez notamment un article passionnant Baltimore dans le noir qui analyse The Wire et qui m’a beaucoup inspirée. Autres exemples de textes : James Gray ou la manière noire, L’odeur du noir dans les romans policiers des années 2000, Manchette lecteur de Tardi… Passionnant.

(Re)découvvrez l’oeuvre de Dennis Lehane, l’auteur d’une ville, Boston, cadre permanent des intrigues de ses romans (à l’exception de Shutter Island qui est situé sur une île au large de la ville). Certains de ses romans bostoniens ont été magnifiquement adaptés au cinéma.

  • Gone, Baby, Gone (1998) a inspiré le film homonyme, réalisé en 2007 par Ben Affleck, et dont le personnage principal est tenu par son frère, Casey Affleck.
  • Mystic River (2001) a inspiré le film oscarisé du même nom, réalisé par Clint Eastwood en 2003, avec Kevin Bacon, Sean Penn et Tim Robbins.
  • Shutter Island (2003) a inspiré le film homonyme réalisé par Martin Scorsese en 2010, avec Leonardo Di Caprio.
  • The Drop (Quand vient la nuit) adapté au cinéma par Michaël R. Roskam en 2014. Avec Tom Hardy, Noomi Rapace, Matthias Schoenaerts et pour son dernier rôle le regretté James Gandolfini.

La Saga des Coughlin explore quant à elle le passé de la ville : Un pays à l’aube (The Given Day, 2008). Ils vivent la nuit (Live by Night, 2012). Ce monde disparu (World Gone By, 2015).

La série D. C. Quartet  de George Pelecanos a pour héros Peter Karras et la ville de Washington. Une série souvent comparée au L.A. Quartet de James Ellroy, parce que les récits entremêlent sur plusieurs décennies des personnages issus de diverses communautés évoluant dans un Washington en pleine mutation.

  • The Big Blowdown,1996 (Un nommé Peter Karras)
  • King Suckerman, 1997 (King Suckerman, 1999)
  • The Sweet Forever, 1998 (Suave comme l’éternité, 2000)
  • Shame the Devil, 2000 (Funky Guns, 2001)