GAULOISES, d'Igort (scénario) et Serio (Dessin)

BD
Bien
Très bien
Un Must
Chassé-croisé mafieux

Le pitch

C’est l’histoire (d’abord séparée) de deux truands dans l’Italie des années cinquante. Jusqu’à leur rencontre. Ciro, napolitain pure souche, fumeur de gauloises, a une approche méthodique et professionnelle de son métier. Aldo, géant sarde et boxeur raté, est devenu tueur à gages pour survivre. Il se pourrait que cette confrontation soit la dernière pour l’un des deux. Un album de peu de mots, en suspension, où rien n’est totalement ni dit ni abouti et où tout est largement elliptique. Où l’atmosphère fait tout. Servi par un dessin pastel à tomber, d’une élégance folle. Étonnante œuvre poétique que l’on se surprend à relire plusieurs fois. Pour mieux comprendre d’où vient notre fascination.

Pourquoi je vous le conseille ?

Car le duo Igort-Andrea Serio renouvelle le genre avec beaucoup de finesse dans cet album, petite pépite venue d’Italie, d’une puissance narrative et visuelle incontestable. Parce que ce récit de mafia magnifiquement réinventé possède un tempo bien singulier inspiré du free jazz. Imprévisible, déstructuré, déroutant. Car avec sa linéarité narrative explosée, ses ellipses, ses hiatus et ses coupes, Gauloises distille une atmosphère mélancolique, presque éthérée, par laquelle on se fait insidieusement happer et qui laisse au cœur une fois l’album refermé, l’envie de s’y replonger immédiatement.

UNE ATMOSPHÈRE. UNE QUALITÉ DE SILENCE. Un soin tout particulier est apporté aux ambiances dans cet album économe en mots qui nous immerge dans un époque mélancolique ponctuée par le jazz et la boxe.  Entre tension et sérénité, violence et affection. Un poème étrange, elliptique. Un scénario à trous où l’on suit un voyage non linéaire allant de Naples à Milan dans les années 1950. Une déambulation solitaire où nous voyons la mer, le ciel, et des portraits d’hommes et de femmes qui œuvrent de façon indépendante dans des paysages quasi oniriques.  Dans ce chef d’œuvre de découpage qui porte une attention toute particulière au cadre, aux détails, on a cette sensation de reconstituer un puzzle décomposé où la réalité est morcelée, la temporalité éclatée.  Vous verrez si à la fin vous aurez envie comme moi, de tout reprendre depuis le début.

DES DESSINS AU PASTEL SOMPTUEUX. La puissance esthétique et visuelle d’Andrea Serio est incontestable. Son travail aux crayons de couleurs et pastels parvient à ce résultat vaporeux, coloré, impressionnant de maîtrise. Beaucoup de bleus et de gris, une douceur qui fait matière de manière infiniment troublante car chaque vignette est un lieu de grande cruauté. Cet effet de contraste dégage une forme de malaise, un décalage détrangeant, qui signe la singularité de Gauloises. Où Igort a laissé suffisamment de place au dessinateur, lui permettant de déployer pleinement ses images. Où chaque case peut être isolée, contemplée de façon autonome et attentive. Et pourtant l’ensemble est parfaitement homogène et saisissant de beauté. Cette beauté qui contraste avec la violence du propos

DU NEUF AVEC DU VIEUX. Au scénario, on retrouve des motifs archi connus, constitutifs du genre. Les archétypes de la femme fatale, du tueur sans scrupule, de la grande brute au cœur un peu tendre, la prostituée lasse… L’ancrage dans une Italie des années 1950 ultra référencée : les rues étroites et qui montent dans le quartier napolitain de la Sanita, la cathédrale blanche de Milan, la cafetière italienne, l’assiette de spaghettis. Tous les clichés sont là, et pourtant on est perdu. La lecture faite, nous restent des interrogations, le sentiment de n’avoir pas avoir saisi tout ce qu’il s’y passait alors que l’histoire a touché à une corde sensible et intime.  Ce souffle si particulier est une des grandes qualités de ce récit à la construction narrative par ailleurs efficace. Une étrangeté qui fait qu’on y revient. Avec l’envie folle de tout reprendre depuis le début.

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La fiche

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Si vous avez aimé, découvrez du même auteur

Le récit, signé Igort, est celui, classique, du film de mafia. Il avait déjà publié il y a quelques années un thriller de vendetta qui s’appelait Cinq est le numéro parfait (Editions Casterman, 2002). Igort, de son vrai nom, Igor Tuveri, est né en Sardaigne. Il démarre sa carrière d’auteur de BD au tournant des années 80. Ses thèmes de prédilection sont le polar, le jazz et l’actualité de notre en temps comme en témoignent les ouvrages suivants : Sinatra, éd. Amok éditions, coll. Soprano, 2001 ; Fats Waller, éd. Casterman, 2004-2005 ; Les Cahiers Ukrainiens, éd. Futuropolis, 2010 ; Les Cahiers Russes, éd. Futuropolis, 2012.

Andrea Serio est né en Toscane. Après des études artistiques, d’illustration et de design, il démarre sa carrière en réalisant des illustrations de livres et albums ainsi que des thèmes graphiques de bande son de films. A partir de 2007, il élargit son répertoire à de nombreuses couvertures, affiches, campagnes publicitaires qui lui donnent une notoriété internationale grâce à de grands festivals qui lui consacrent des expositions (Festival du Livre de Turin, Festival International Babel d’Athènes, Futurismi..).  En 2012, publie son premier roman graphique, Nausicaa, l’autre Odysée, éd. Pavesio, avec le célèbre Bepi Vigna au scenario. En 2020, c’est le tour de Rhapsodie en bleu, éd. Futuropolis, 2020. Un album intime et fort adapté du roman éponyme de la romancière Silvia Cutin.

 

À découvrir ailleurs, dans la même ambiance

Les références cinématographiques abondent dans Gauloises. Nombreuses et variées, voici seulement quelques suggestions.

Le Samouraï, film français de Jean-Pierre Melville (1967). Avec Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon. Jeff Costello, aka le Samouraï est un tueur à gages. Alors qu’il sort du bureau où git le cadavre de Martey, sa dernière cible, il croise la pianiste du club, Valérie. En dépit d’un bon alibi, il est suspecté du meurtre par le commissaire chargé de l’enquête. Lorsqu’elle est interrogée par celui-ci, la pianiste feint ne pas le reconnaître. Relâché, Jeff cherche à comprendre la raison pour laquelle la jeune femme a agi de la sorte.

Heat, film américain de Michael Mann (1995). Un chef d’œuvre qui a inspiré pléthore d’autres films. 2h50. Sa rencontre culte entre deux acteurs de légende, Robert De Niro et Al Pacino. Avec aussi Val Kilmer, Jon Voight, Tom Sizemore, Ashley Judd, Diane Venora. Neil McCauley est un braqueur qui a de l’expérience. Il veille, au cours de ses vols, à ne pas commettre d’impairs. Lors d’une opération pourtant bien planifiée, une recrue de dernière minute tire sur deux vigiles. Ce double meurtre intéresse au plus au point le lieutenant Hanna, qui ne met guère de temps à identifier McCauley comme étant le cerveau de la bande. Les deux hommes apprennent à se connaître par dossier et surveillance interposée. A tel point qu’ils finissent par se rencontrer. Chacun jure alors de mettre l’autre en échec. Un duel s’engage, à la limite de la légalité.

Il était une fois dans l’ouest, de Sergio Leone (Once Upon a Time in the West, 1969). 2h55. Avec Henry Fonda, Charles Bronson, Frank Wolff, Jason Robards, Claudia Cardinale. Un mystérieux desperado pourchasse sans relâche un dangereux criminel.

Rocco et ses frères (Rocco e i suoi fratelli, 1960). Film italien de Luchino Visconti. Noir et blanc.2h57.  Avec Alain Delon, Annie Girardot, Renato Salvatori. Fuyant la misère dans laquelle elle a sombré depuis qu’elle est veuve, Rosaria abandonne sa Calabre pour s’installer à Milan. Avec ses jeunes fils, elle rejoint l’aîné, Vincenzo, qui les a précédés. Après maintes déconvenues, Rosaria parvient à louer un sous-sol où elle peut installer sa famille. Rocco et Simone, deux de ses fils, trouvent rapidement du travail et se prennent de passion pour la boxe. Prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1960, Rocco et ses frères est un objet à part dans l’oeuvre de Visconti. Il scelle la rencontre du réalisateur avec le duo Alain Delon-Claudia Cardinale. Un duo qu’il réunira à nouveau pour Le Guépard, en 1963.