BRUNO REIDAL, de Vincent Le Port

Film
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Très bien
Un Must
Confession d’un meurtrier

Le pitch

Nous sommes dans le Cantal, en 1905. Bruno Reidal est un séminariste de 17 ans, qui défraya la chronique pour le meurtre d’un enfant de 12 ans. Pour comprendre son geste, un psychiatre lui demande de rédiger sa vie depuis son enfance jusqu’au jour du crime. Interdit aux -16 ans.

Le réalisateur Vincent Le Port a exhumé ce fait divers pour en tirer un film austère, très singulier. Dérangeant. Un premier film sidérant de force et de maîtrise sur un sujet qui questionne l’origine de la violence. Âpre, choquant, Bruno Reidal n’est pas à mettre devant tous les yeux.

Pourquoi je vous le conseille ?

Car à partir d’un fait divers pas banal tombé dans l’oublié, Vincent Le Port signe une œuvre où la brutalité le dispute à la grâce. Parce que Bruno Reidal révèle deux artistes, un cinéaste et un comédien à suivre. Car la complexité de ce paysan sans histoires devenu séminariste brillant nous questionne sur l’origine du mal. Car en cherchant l’humanité dans la noirceur, le cinéaste Vincent Le Port offre un premier long métrage aussi marquant que glaçant. Parce que c’est un film énigmatique, où le sujet échappe à son étude, où l’on ne cesse de se heurter à cette question sans réponse : qui est Bruno Reidal ? Fascinant.

D’APRÈS UNE HISTOIRE VRAIE. Celle d’un jeune paysan apparemment sans histoires de la France profonde, introverti et torturé par ses pulsions, qui va égorger et décapiter un garçon de 12 ans avant de se rendre. Pour tenter de comprendre son geste, il sera confronté au professeur Lacassagne. L’éminent médecin, père fondateur de l’anthropologie criminelle, avait déjà servi d’expert au procès de Joseph Vacher, le « tueur de bergers » interprété par Michel Galabru dans Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier (1976). Lacassagne va astreindre Bruno Reidal à un exercice : écrire sa vie et son crime. Raconter avec ses propres mots. C’est ce texte, conservé dans les archives du professeur Lacassagne qui interroge ce cas «de sadisme sanguinaire congénital», sur lequel se base le film qui en fait la vraie singularité. Faisant de Reidal le narrateur en voix-off, dont le témoignage, pourtant sans visée littéraire, frappe par sa rigueur d’écriture, son tempo. Une mise à plat des événements renfermant une sorte de récitatif obsessionnel. Bruno Reidal se livre entièrement, de manière franche, froide et résignée. Mais plus il dévoile ses fantasmes et le tréfonds de son âme, moins on a l’impression de savoir qui il est vraiment. On bute sur un mystère qui semble le dépasser. Car Bruno Reidal est certes un monstre mais aussi un esprit supérieur, un écrivain né. Sa prose démontre une lucidité extrême.

LA RÉVÉLATION DORÉ. Incarnant Bruno Reidal à différents âges, Roman Villedieu, Alex Fanguin et Dimitri Doré sont stupéfiants d’intériorité. Pour sa première fois devant une caméra, Dimitri Doré est une révélation dans ce rôle d’une grande complexité. Lui qui avait été déjà repéré sur les planches comme un jeune prodige par les critiques théâtrales, confronté à l’objectif de Vincent Le Port, il affiche un regard intense et déstabilisant. Doré campe la personnalité complexe et dense de Bruno, avec une subtilité désarmante pour son jeune âge. Celle d’un adolescent timide à la voix douce et au visage angélique qui demeure un mystère pour tous. « Ni fou ni criminel », Bruno n’invoque pas non plus Dieu pour justifier son geste. Seulement cette pulsion criminelle associée à une jouissance sexuelle contre laquelle il a essayé de lutter toute son enfance avant de chercher à s’en délivrer en passant à l’acte. Et le jeune homme de faire remonter avec une grande lucidité les épisodes traumatiques de son enfance. Le réalisateur ne cherche pas pour autant à analyser les ressorts psychologiques de son geste, plutôt à faire entendre sans jugement la part de souffrance et donc d’humanité de ce jeune paysan. « Épouser l’horreur pour la réfléchir sans forcément la comprendre », explique Vincent Le Port. Jusqu’au malaise.

L’INCARNATION D’UNE ÉPOQUE.  La beauté brute des paysages du Cantal telle que filmée et restituée par Vincent Le Port renforce l’impression d’isolement qui se dégage de ce jeune homme dont on suit le destin avec une sobriété glaçante. Il y installe solidement le contexte et l’époque, la France profonde et la vie paysanne du début du XXème siècle, s’inspirant de diverses influences picturales telles que Courbet ou Corot. Une reconstitution qui s’appuie aussi sur des mots, la confession de l’assassin, dont la voix off innerve tout le film, commande le montage, et témoigne d’une société dont les institutions, l’église, l’école, la famille, sont restées sourdes aux tourments et obsessions macabres du héros meurtrier.

 

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