SLAVA, APRÈS LA CHUTE, de Pierre-Henry Gomont

BD
Bien
Très bien
Un Must
La loi du marché

Le pitch

À la fin des années 1990, sur les décombres de l’ex-URSS, deux pillards sont occupés à récupérer, dans un bâtiment à l’abandon, tout ce qui peut se monnayer. Mais rien ne va se passer comme prévu. À travers la destinée tragi-comique de deux pieds nickelés emportés dans la tourmente de l’Histoire, Slava est une saga (annoncée en trois tomes) qui brosse le portrait d’un pays déboussolé qui amorce une transition incertaine, et annonciateur de la Russie d’aujourd’hui. Une vraie réussite, tant graphique que scénaristique. Un western russe cruel, ironique et drolatique. Vivement la suite !

Pourquoi je vous le conseille ?

Parce qu’avec cette comédie à la piquante profondeur, Pierre-Henry Gomont nous propose une BD bien plus politique qu’il n’y paraît. Pour le récit subtil et féroce d’un pays qui s’effondre sous un libéralisme outrancier, sans jamais perdre son rythme virevoltant, sa légèreté, sa cocasserie. Car c’est un mélange de genre admirable que l’on retrouve dans le dessin, humoristique et poétique. On a hâte de découvrir la suite !

LE MARCHAND ET L’ARTISTE. Dimitri Lavrine et Slava Segalov forment un duo drôle et pathétique. Le premier, bedaine et gros nez rond, écharpe rouge sur manteau noir, est malin comme un singe, doté d’un bagout extraordinaire et totalement dénué de scrupules. Un garçon à l’instinct de survie chevillé au corps, un sens inné du commerce, un as du marché noir. Le second, Slava, maigre, bottines de ville, blouson ajusté, un artiste moins sûr de lui, apprend à la dure l’art de faire des affaires dans un pays, la Russie, fraîchement devenu capitaliste. Lavrine explique à son jeune apprenti Slava les tenants et les aboutissants de ce nouveau monde qui s’ouvre à eux. Car il embrasse totalement cette nouvelle idéologie capitaliste et sait comment tirer son épingle du jeu. Slava est davantage candide, il incarne le Russe moyen. Ces deux escrocs à la petite semaine vont croiser la route de travailleurs soucieux de sauver leur mine, et celle de brigands bien plus dangereux qu’eux… Un beau duo de personnages donquichottesque qui fonctionne à merveille et nous renvoie à des questionnements éthiques et politiques dignes d’intérêt.

« Slava, mon Ami, tu resteras pauvre toute ta vie.
Tu raisonnes comme un Russe.
C’est-à-dire ?
Depuis qu’on leur a mis du Ketchup dans les rayons, ils n’ont que ce mot à la bouche.
ACHETER.
ACHETER, ACHETER.
Mais c’est tout l’inverse.
Ce qu’il faut, c’est vendre.
VENDRE.
La beauté du capitalisme ne consiste pas à pouvoir acheter n’importe quoi, mais vendre n’importe quoi.
Nuance. »

LA RUSSIE POST SOVIÉTIQUE À L’ÉPREUVE DU CAPITALISME. Pierre-Henry Gomont s’interroge dans cet album sur le renversement de valeurs qui a suivi la chute de l’URSS. Tout en rendant un hommage à une certaine beauté architecturale et culturelle communiste peu reconnue. Dans un esprit qui n’est pas sans évoquer l’âme slave dans ce qu’elle recèle de grain de folie et de génie. De ton tragicomique. De mélancolie furieuse et fantasque. D’idéalisme caustique.  D’énergie du désespoir. L’auteur se penche avec affection et acuité sur ce qu’ont vécu les peuples de l’ancien bloc soviétique après la chute de l’URSS à la fin des années 90. Effondrement des valeurs et foire d’empoigne dans un nouveau monde où tous les (sales) coups sont permis. Avec pour les populations une perte des repères et un sentiment de déclassement largement partagé par tous les anciens pays du bloc de l’Est.

UN NOUVEAU WESTERN. L’univers de la mine (inspirée par celle de Tchiatoura, en Géorgie, au pied du Caucase, à la frontière russe) est au cœur dans ce premier volume de cette saga en écriture. Une industrie lourde qui est aussi un symbole fort de l’URSS. Repère ouvrier autant que source d’une grande fierté nationale. Une mine creusée dans un endroit impossible, au milieu d’un canyon, d’une accessibilité réduite. Un lieu structurant pour cet album sis dans une Russie des années 90 où règne la loi du plus fort. Un vrai Far West ! Où le territoire, libéré de l’État, est tombé sous le joug des parrains. Une Russie à l’image du Léviathan –  un monstre biblique marin, échoué sur le sable, prêt à être dépecé.

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